LIVRAISON T.13
Langage et typographie
Language and Typography

RHINO/49 - Hiver 2009/2010

Bilingue [fr/eng]
21 x 28 cm
172 pages
quadri

ISSN 1631-218X
ISBN 978-2-913803-37-4
13.- €




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• Sommaire / Summary


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Édito

Livraison, revue d’art contemporain, et, à l’occasion de ce numéro, revue de design graphique, se propose d’investir le champ du langage et de la typographie. Matière physique de l’écriture et de la pensée qu’elle matérialise, la typographie est le lieu d’une rencontre entre un contenu linguistique et un signe plastique, entre une idée et une mise en forme destinée à la fixer.
Le caractère typographique cependant, de par sa forme, son origine et son style, engage dans cette rencontre sa propre histoire, se faisant ainsi le vecteur d’une signification concurrente impossible à négliger. De cette superposition des signes – plastique / linguistique – naît un métadiscours, discours sur le discours dont les modalités d’énonciation sont déterminées par les infinies possibilités offertes par la création typographique.

La forme de la lettre fait référence à une culture, une époque, un contexte. À travers la superposition de langages typographiques d’époques différentes, l’History de Peter Bil’ak réactualise ces références en répondant à Frutiger par la surenchère : Univers inversé, l’History émerge bruyamment d’un mélange additif, là où l’ossature dépouillée du caractère de Frutiger procédait d’une synthèse soustractive. Une « Histoire » également mise en perspective dans les contributions de Benoît Buquet, Sonia de Puineuf ou encore Victor Guégan, à la lumière du langage des avant-gardes. En s’appuyant sur l’agitation artistique du début du XXe siècle, Olivier Deloignon aborde quant à lui l’immédiateté du signe tel qu’il s’impose au regardeur dans le temps de la lecture. Mais si le langage du signe peut se déduire de ses mutations historiques, la linéale, dépourvue d’empattement semble défier cet héritage : Annick Lantenois poursuit ainsi la réflexion autour de la radicalité fonctionnaliste, et de la volonté de « négocier avec les connotations négatives associées au vide et au néant » ouvertes par le XXe siècle.

Cette question de la connotation, par-delà sa valeur morale, est l’occasion pour Stéphane Darricau, de revenir sur la problématique du choix d’un caractère – parmi d’autres – et des conséquences de ce choix. Un texte littéraire, une enseigne de magasin, un nom dans le générique d’un film… omniprésente, la forme typographique modifie notre perception de l’information. Vivien Philizot questionne de ce point de vue la valeur d’usage du caractère, en le réinscrivant dans un contexte de production proprement humain qui détermine pour une bonne part les pratiques, les goûts, les modes, les conventions, les codes et les règles, produit des rapports sociaux dans lesquels sont engagés les producteurs et les lecteurs.
Typographier un mot, une phrase, un texte, c’est en détourner la signification, c’est lui faire dire une chose qui échappe à son énonciation. Robert Bringhurst rappelle à ce sujet que « La typographie est à la littérature ce que la performance musicale est à la composition : un acte essentiel d’interprétation […]. »(1) La musicalité de la lettre et de la langue est ainsi explorée par Pierre Rœsch, Jean-Baptiste Levée ou encore par le récent travail de Luc(as) de Groot sur les caractères phonétiques. En changeant de point de vue, le langage figuré vient alors prolonger le champ de recherche par la littérature, en prise avec les modulations induites par le dessin de lettre. Récemment sortie du post-diplôme de l’École Supérieure d’Art et de Design d’Amiens, Lucille Guigon explore également le champ de la langue avec une création typographique qui sculpte le texte et en détourne subtilement la perception. Alejandro Lo Celso ancre à sa manière son travail dans l’univers de Perec, à travers une large famille de caractères éponyme ; Roxane Jubert, par le biais d’une collaboration avec l’artiste M.A. Thébault nous livre quant à elle un « jeu » typographique sous contrainte à partir de la sonorité de la lettre J ; tandis que Titus Nemeth réintroduit avec le Nassim, les problématiques posées par le rapport entre différents systèmes d’écritures.

Mais la typographie, en tant qu’« art d’écrire artificiellement »(2) reste en prise avec les sciences et la technique. Un champ investi par Caroline Fabès et Sébastien Truchet, eux aussi sortis de l’école d’Amiens, qui déconstruisent de manière systé­matique et mathématique la matière du texte et de la lettre. Aux limites de la lisibilité, le Minuscule de Thomas Huot-Marchand éprouve les habitudes et les capacités du lecteur. Enfin, c’est au travers de l’articulation signe, mot et texte que Kader Mokaddem présente une série de cartographies textuelles, travail mené avec des étudiants de l’École Supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne. Très proche, Fabrice Sabatier interroge pour sa part la forme brève, entre ironie et dérisoire du quotidien.

En ouvrant des pistes de réflexion et des itinéraires croisés, ce numéro particulier se propose d’explorer les rapports que la typographie entretient à l’égard du langage, structurant notre rapport au monde. Figuré typographiquement, le champ de la langue se reconfigure d’une manière transversale, car plus que tout autre pratique plastique, la typographie ne peut se passer de la parole qui la traverse, comme elle ne peut se passer des créateurs attachés à réactualiser ses conditions d’existence.

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1 – Robert Bringhurst, The Element of Typographic Style, Hartley & Marks publishers, quatrième mise à jour de la seconde édition, 2001.
2 – « Ars artificialiter scribendi », selon une formule des années 1440, attribuée à Procope Waldfoghel, et reprise par Roxane Jubert dans Graphisme, typographie, histoire, Flammarion, 2005, p. 38.

 

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Edito

Livraison, a contemporary arts journal and, on the occasion of this issue, a journal of graphic design, addresses the field of language and typography.
Physical matter of writing and of the thought that it materializes, typography is the meeting point of a linguistic content and a visual sign, of an idea and the shape it is given in order to maintain it. By its shape, its origin and its style, typeface engages its own history into that encounter, and becomes the vehicle of a rival meaning that cannot be dismissed. Out of this overlapping of signs – plastic/linguistic – surfaces a discourse on discourse, a meta-discourse where the possibilities of enunciation are determined by the endless options provided by typographic production.

The shape of a letter refers to a culture, a time, and a context. By overlaying typographic languages of different times, Peter Bil’ak’s History updates these references, and answers to Frutiger with a higher bid: inverted Univers, History noisily surfaces out of an additive mix, whereas the spare skeleton of Frutiger’s font was the result of a subtractive synthesis. “History” is also examined in the contributions by Benoît Buquet, Sonia de Puineuf, and Victor Guégan, in the light of avant-garde languages. Relying on the artistic excitement in early 20th century, Olivier Deloignon addresses the immediacy of signs imposed on onlookers in the time of reading. But if the language of the sign can be deduced from its historical mutations, the sans serif lineal seems to challenge that legacy: Annick Lantenois resumes the study of functionalist radicalism and the will to “negotiate with the negative connotations associated to emptiness and void” in 20th century.

The issue of connotation, beyond its moral value, is an opportunity for Stéphane Darricau to come back to the difficult problem of the choice of type – one among others – and the consequences. A literary text, a shop sign, a name in the end credits of a movie... the ubiquitous typographic shape changes our perception of information. Vivien Philizot examines the use value of typeface by replacing it in a specifically human context that works out a large part of the practices, tastes, fashions, conventions, codes and rules producing the social relationships of both producers and readers.
Typing a word, a sentence or a text, means displacing its meaning; and that meaning escapes its enunciation. Robert Bringhurst reminds us that “typography is to literature what musical performance is to composition: an essential act of interpretation [...]”(1). The musicality of letters and language is explored in contributions by Pierre Rœsch, Jean-Baptiste Levée, and in the recent work of Luc(as) de Groot on phonetic characters. Changing points of view, figured language extends the scope of research to literature, modulated by letter drawing. Lucille Guigon – having recently completed a post-degree program at the Ecole Supérieure d’Art et de Design in Amiens – also explores the field of language with a typographic creation that sculpts text and subtly diverts perception. Alejandro Lo Celso grounds his own work on the universe of Perec by proposing a large family of characters of the same name; Roxane Jubert, collaborating with artist M.A. Thébault, delivers a typographic “play” under constraint based on the sonority of letter J; and Titus Nemeth, with his Nassim, reintroduces the issue of relationships between different writing systems.

But typography, as an “art of writing artificially”(2), remains subjected to science and technology. This field is invested by Caroline Fabès and Sébastien Truchet – both also having graduated at the school of Amiens – who systematically and mathematically deconstruct the material of text and letter. At the limits of visibility, Minuscule by Thomas Huot-Marchand tests the habits and the abilities of readers. Articulating signs, words, and texts, Kader Mokaddem presents a series of textual mappings – a work completed with the students of the École Supérieure d’Art et de Design in Saint-Étienne. In a nearby approach, Fabrice Sabatier addresses short forms, between irony and the derisiveness of the everyday.

By opening new lines of thought and crossing itineraries, this specific issue wishes to explore the relationships that typography maintains with language, a structuring feature of our relationship to the world. Typographically figured, the field of language is reorganized in a transversal way. More than any other visual practice, typography cannot do without the speech that goes through it, nor can it spare its creators bound to update its conditions of existence.

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1 – Robert Bringhurst, The Element of Typographic Style, Hartley & Marks publishers, 4th update of the 2nd reprint, 2001.
2 – « Ars artificialiter scribendi », according to a formula from 1440, attributed to Procope Waldfoghel, and taken over by Roxane Jubert in Graphisme, typographie, histoire, Flammarion, 2005, p. 38.